La contrainte du fossoyeur
Transformer un patient en cas
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Transformer un patient en cas


Transformer un patient en cas. Réflexions autour de la transmission du savoir.


Arthur Da Silva, avril 2003.



Publication et négociation

Ecrire un article pour une revue spécialisée impose au psychologue un ensemble de contraintes. Certaines sont explicites, formalisées et liées à l’éditeur : nombre maximal de signes, typographie, présence ou non d’un résumé… d’autres sont moins explicites : bienveillance ou respect envers les pairs et les partenaires des services de santé, anonymat des patients… Durant l’acte d’écriture, ces dernières obligent l’auteur à une recherche permanente d’un juste milieu : comment critiquer les actes thérapeutiques sans remettre en cause les praticiens ? comment décrire au mieux les situations cliniques en rendant le patient méconnaissable ? C’est à cette « contrainte à négocier » à laquelle se soumet volontairement le psychologue que je m’intéresse ici.

Ces réflexions font suite à la production d’un article pour le numéro 5 de la revue « Ethnopsy(1) », co-écrit avec ma collègue Magali Molinié, psychologue clinicienne et doctorante, attachée temporaire d’enseignement et de recherche à l’université Paris 8. Cet article porte sur l’évolution de l’état de Mme Costa, qui a été suivie pendant plus d’un an au Centre Georges Devereux (CGD), centre universitaire d’aide psychologique aux familles(2). Les données cliniques, i.e. obtenues dans l’interaction entre les thérapeutes et la patiente(dans ce cas précis, une famille), en constituent donc la « substantive moelle ». C’est bien sûr la présence, dans l’article, d’un individu concret, réel, vivant qui impose des contraintes complexes à l’auteur.



Le patient anonyme

Comment construire le récit de la thérapie d’une famille, essayant de transmettre de l’enthousiasme au lecteur, en respectant l’anonymat ? Mme Costa présente certes une spécificité par rapport à d’autres personnes reçues en consultation : elle a été impliquée dans un accident de circulation dont la presse s’est largement faite écho. Cet « événement » rend particulièrement aigu le maintien du secret professionnel. En effet, les détails de l’accident, peuvent facilement être retrouvés par un éventuel lecteur-investigateur… Le type d’accident (un véhicule quitte la route) doit être gardé dans le récit, pour la bonne compréhension des choix thérapeutiques faits par l’équipe du CGD. Néanmoins, la date, le lieu, les circonstances exactes ne peuvent pas être précisées… ce qui appauvrit singulièrement l’histoire de la famille Costa ! Ainsi, le lieu du drame est à mi-chemin entre deux villes chargées de signification pour la famille, et cela a bien évidemment été exploré par le groupe des thérapeutes. Alors comment transmettre au lecteur les représentations des intervenants concernant ce lieu ? Comment traduire la logique de construction des liens entre les différents évènements de vie vécus par la famille ?

De même, le lieu de résidence de la famille ne peut être communiqué. Pourtant, pour la famille Costa, la géographie n’est pas neutre. Les actions qu’elle a entreprises pour « se réparer », en particulier les pèlerinages effectués au sanctuaire de Notre Dame de Fatima, doivent être considérés à l’aune de la distance parcourue. Planifier la garde des enfants, la pharmacie pour les petits bobos, choisir le trajet, trouver un volontaire pour conduire la voiture d’accompagnement… Autant de tâches nécessaires à l’organisation d’une marche de plusieurs jours qui ont un impact sur les liens sociaux qui se tissent après un événement de vie, sur les représentations des participants et plus généralement de tous les villageois et, n’en doutons pas, sur le succès du pèlerinage.
Les thérapeutes et la famille Costa ont échangé autour du propre nom du village d’origine, de l’artisanat local, des relations avec la grande ville voisine. Toutes ces discussions sont obligatoirement occultées par les psychologues qui transforment la famille Costa, leurs patients réels, en cas, objets d’une étude.



Un article isolé, un processus thérapeutique continu

Une autre difficulté qui se pose aux psychologues est d’inscrire les actions thérapeutiques dont nous témoignons dans notre activité quotidienne, dans une chaîne, un processus ou un réseau d’actes dans lequel se meut le patient : ses recours à d’autres systèmes thérapeutiques (la médecine, les autres psys, l’Eglise catholique…) et bien entendu aux services sociaux. Ceux-ci étaient largement mobilisés autour de la famille Costa. « Afin de soutenir Mme Costa, nous avons cherché un logement pour sa sœur pour qu’elle puisse l’épauler dans les moments les plus difficiles. Et nous avons réussi à lui trouver un appartement dans la même rue !», me dit l’un deux, conscient des efforts fournis et des résultats obtenus par les services sociaux. « Je n’ai jamais pu supporter ma sœur », me confie Mme Costa en aparté – quelques mois avant de discuter des conflits familiaux avec son assistante sociale.

Alors, comment retracer les séances de travail entre les professionnels du groupe ethnnopsychiatrique, psychologues et travailleurs sociaux ? Comment transmettre les nombreuses réflexions autour du cadre, des techniques à mettre en œuvre, de la place de chacun dans le dispositif thérapeutique ? Comment décrire un acte isolé, alors qu’il est lui-même pensé par le psychologue à partir de sa propre expérience et de l’histoire du patient ?
Untel était absent à une réunion de synthèse et n’a donc pas exprimé son point de vue ; les dates de disponibilité des travailleurs sociaux restreignent les choix possibles des thérapeutes par les coordinateurs du CGD… Tous ces « détails d’intendance » ont une influence sur le décours de la psychothérapie. Certaines décisions en deviennent même contingentes. Faut-il pour autant les intégrer dans un récit lorsqu’on les estime importantes ?
Certes, un article dans une revue spécialisée n’est pas forcément le lieu adéquat pour cela. Les décisions concernant l’écriture n’en deviennent pas pour autant plus faciles à prendre…



Réflexions autour du présent article

Chaque communication professionnelle connaît ses propres contraintes spécifiques. Bien entendu, le présent article n’en est pas exempt ! Contourner la difficulté de discuter un autre article, non encore publié ; décrire comment des données cliniques ont été « formatées » pour conserver un secret, sans en dire trop ; accepter le paradoxe d’écrire sur l’écriture, de produire un article sur un article…Et pourtant clôturer un processus, sinon il devient nécessaire d’écrire sur le présent article, i.e. produire un article sur un article sur un article…



Proposition

Les négociations autour des données cliniques ont connu un heureux dénouement : l’article est prêt pour publication. La transformation du patient réel (objet et sujet d’un ensemble d’actes thérapeutiques) en cas (objet d’une transmission par un psychologue à ses pairs et plus généralement au public) est donc aboutie.
A l’issue de cette expérience, ma proposition est la suivante : maîtriser les techniques de cette transformation peut être considéré comme un élément fondateur pour la transmission du savoir des psychologues. Cela implique qu’elle mérite d’être enseignée aux futurs psychologues à côté des théories et techniques liées à l’exercice de la profession : statistiques, tests, techniques thérapeutiques…

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(1) : à paraître aux éditions « Les empêcheurs de penser en rond ».
(2) : pour une description du cadre ethnopsychiatrique utilisé au CGD, on pourra se référer à :
- sa plaquette de présentation ou son site internet, www.ethnopsychiatrie.net,« Le sperme du diable », Tobie Nathan, PUF, 1988, pp 82-100« …fier de n’avoir ni pays ni amis, quelle sottise c’était », Tobie Nathan, Ed. la pensée sauvage, 1994, pp 50-54 et 60-63.


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