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Un psy à domicile


Un psychologue à domicile – Mon expérience avec le Pallium


03 octobre 2006.
Ce document est rendu anonyme afin de permettre sa diffusion à l’intérieur de plusieurs associations : les noms et les lieux ont été changés.

Par Arthur Da Silva, psychologue.
www.arthurdasilva.eu

I- Le Pallium et la famille X.

L’association Loi 1901 « Le Pallium » a pour but de favoriser le développement des soins palliatifs et, par le Réseau de Santé Le Pallium, permettre le maintien à son domicile de toute personne atteinte d’une maladie grave en phase évolutive ou terminale.
Anne Belgram, psychologue au Pallium, me contacte en novembre 2005 et me propose de suivre une des familles dont le Pallium a la charge.

Mme X., 55 ans, souffre d’un cancer et les seuls soins médicaux qu’elle reçoit sont des soins de support. Elle a largement recours, en revanche, aux « médecines douces », en concertation avec les médecins. L’état de santé de Mme X. se dégrade par moments, mais connaît aussi des améliorations surprenantes au vu de l’état d’avancement de la maladie. La famille « positive » beaucoup l’état de Mme X. et montre sa confiance dans ses possibilités de récupération, et dans sa guérison future. Plutôt que d’analyser cette situation en termes d’incompréhension du contexte médical, ou de déni, Anne pense que cette représentation spécifique de la maladie et de la mort peut être liée aux croyances religieuses partagées par tous les membres de la famille : Mme X., son mari et leurs 3 filles sont témoins de Jéhovah.

Les 3 filles vivent au domicile de leurs parents. L’aînée, Mme Amalia I., mariée depuis 3 ans, a vécu avec son mari à l’étranger, au Bénin. Objet de violences conjugales, elle remet son couple en question et envisage le divorce. Elle revient chez ses parents afin d’aider sa mère et son père dans cette phase difficile de leur vie, et de la sienne propre. Elle sollicite alors au Pallium un soutien psychologique pour l’aider à traverser cette période délicate.

Anne estime qu’une approche psychologique qui prend en compte la culture spécifique de ce groupe familial pourrait être un plus. Elle me sollicite alors pour intervenir auprès de Amalia, au domicile de ses parents.

II- Des interventions à domiciles
L’intervention à domicile, à des fins de soutien psychologique ou de psychothérapie, n’est pas pour moi une activité nouvelle. J’ai eu l’occasion de la pratiquer pour deux institutions : le Centre Georges Devereux et l’association Allô Psy.

II-1. Expérience au Centre Georges Devereux
Le Centre Georges Devereux est un Centre Universitaire d’Aide Psychologique, situé dans les locaux de l’Université Paris 8, à Saint-Denis. Fondé en 1993 par le Professeur Tobie Nathan, le Centre Georges Devereux s’adresse d’abord aux institutions qui rencontrent des problèmes avec des familles migrantes et plus généralement des personnes de culture non-occidentale : les juges pour enfants, les hôpitaux, les mairies de Seine Saint-Denis, les assistantes sociales de secteur… Le Centre Georges Devereux, centre clinique et de recherche, développe également des dispositifs thérapeutiques destinés à des groupes spécifiques : les transsexuels, les enfants de survivants de la Shoah, les sortants de secte, les victimes de traumatismes intentionnels (torture, violences politiques)…
J’interviens au Centre Georges Devereux depuis 1999 dans le cadre de l’aide psychologique aux familles migrantes. Le dispositif technique d’accueil et de « traitement » est adapté à ce public spécifique. Il regroupe, dans une grande salle de l’université, un groupe de thérapeutes : stagiaires psychologues, psychologues, médecins, ethnologues, sociologues… réunis autour d’un psychologue responsable de consultation. Les travailleurs sociaux et d’autres professionnels des institutions engagées dans la problématique familiale accompagnent les patients (enfants ou adultes, qui viennent seuls ou avec leur famille et parfois des voisins ou des amis !). Chacun est libre de prendre la parole ou exprimer ses idées, son opinion ou la manière dont « les choses se passent dans sa culture », à charge pour le responsable de consultation de construire, dans l’action, une ligne directrice pour la thérapie. Les patients sont généralement reçus 3 ou 4 fois pour des consultations d’une durée approximative de trois heures, espacées de un à trois mois.
Dans ce dispositif thérapeutique, une personne a un statut spécifique : il s’agit du médiateur ethnoclinicien. Souvent psychologue ou ethnologue, il parle la langue et connaît l’univers culturel du patient aussi bien que les us et coutumes françaises ; il permet les échanges entre plusieurs modes de pensée, explicite les implicites de la communication et permet de penser les « points aveugles » des langues. Le médiateur, interlocuteur privilégié des patients, peut se rendre à leur domicile entre les consultations à la demande du responsable de consultation. Il élabore une vision du fonctionnement familial en dehors du système thérapeutique et recueille des informations auxquelles il est difficile d’accéder en groupe . Il rend compte au groupe des thérapeutes, à chaque début de consultation.
J’ai participé à de nombreuses consultations d’ethnopsychiatrie au Centre Georges Devereux, en particulier dans le cadre de cette consultation d’aide psychologique aux familles migrantes. J’ai pu y jouer plusieurs rôles, celui de cothérapeute et celui de médiateur pour des familles d’origine portugaise, cap-verdienne ou angolaise.
Je me suis rendu à domicile chez les familles TV., VR et Costa, à chaque fois dans ce rôle de médiateur.

II-1.1. La famille T.
En 1998, Mr T. est victime d’un accident du travail, en tous points semblable à celui qui a coûté la vie à son frère quinze ans plus tôt. Traumatisé, il ne souffre d’aucune séquelle physique reconnue par la médecine, mais de douleurs labiles, mouvantes, passagères et invalidantes, en plus d’une fatigue permanente et de troubles graves de l’attention et du sommeil. Incapable même de sortir de chez lui, il est contraint de cesser toutes ses activités, professionnelles et musicales, passant d’une vie hyperactive à un cloisonnement total. Il change en même temps de statut auprès de ses 4 enfants de 5 à 18 ans : de père respecté, il devient un assisté. Sa femme, contrainte d’assumer tous les rôles, sombre dans une profonde dépression, encore agravée deux ans plus tard par son licenciement pour raisons économiques.
La famille T. est reçue au Centre Georges Devereux à la demande des assistantes sociales de secteur, qui identifient l’impasse dans laquelle se trouvent Mr et Mme T. : incapables de subvenir à leurs besoins, dans l’impossibilité de chercher un emploi, ne remplissant pas les critères habituels d’invalidité, et ne demandant aucune aide du fait de leur fierté.
Victimes de ces coups du sort, et faisant la liaison avec des rêves de M., ils analysent leur déchéance en termes de sorcellerie et de vol de la force vitale de M., en accord avec leur univers culturel d’origine, le Cap-Vert. J’occupe, dans le dispositif thérapeutique, la place de médiateur et c’est à la demande de la responsable de consultation, Mme Viviane Romana, psychologue et docteur en psychologie, que je me rends à leur domicile pour recueillir des informations.
Ils habitent dans un quartier très dégradé à côté d’un entrepôt en ruine. J’ai le plus grand mal à garer mon véhicule (qui ne dépare pourtant pas dans un tel endroit !) en évitant les coins sombres. Je ne suis pas rassuré par cette plongée dans l’inconnu, j’éprouve le plus grand besoin d’éloigner cette peur et je prends alors avec moi tous les objets à ma portée qui m’ont été donnés par mes proches : un collier offert par ma compagne, un crucifix hérité de mon grand-père et une voiture miniature donnée par ma mère... D’une façon totalement irrationnelle, je me retrouve avec suffisamment de courage pour aller jusqu’à leur immeuble, en dépassant le seul établissement commercial du quartier : un café portugais à l’emblème du Benfica !
Un tag barre l’entrée de l’immeuble : « le piskopat et le piskolog ». Un message d’accueil ? Je ne peux m’empêcher de sourire malgré les serrures cassées, les vitres brisées et les interphones arrachés, et je monte directement au 3ème étage.
A ma grande surprise, les habitants maintiennent les parties communes propres et en bon état. L’appartement de la famille T., bien tenu, accueillant, où chacun dispose d’un espace personnel malgré le manque de place, montre que les coups du sort n’ont pas réussi à affecter tous les pans de la vie du foyer, et qu’il existe au moins un lieu à partir duquel la famille peut trouver une nouvelle dynamique : leur domicile a été intégré dans la pensée psychothérapeutique comme élément porteur d’optimisme et révélateur de leurs propres capacités à endurer et dépasser des difficultés majeures.

L’accompagnement de la famille T. par le Centre Georges Devereux dure deux ans au total. Je me rends à leur domicile à trois reprises. Ces fois-là, nous avons échangé sur la vie de M. avant son accident, sur les soutiens familiaux auxquels ils peuvent avoir recours (un cousin de M. a même assisté à une visite, à la demande du couple)... Nous partons pour cela des éléments « disponibles » dans leur appartement : des photos de leur mariage, des instruments de musique, un disque que Mr T. avait enregistré, les herbes que Mme prépare en tisane...
Je me suis également rendu, en accord avec la famille et la responsable de consultation, au domicile de Mme U., soeur aînée de Mr T., qui réside au Portugal dans la banlieue de Lisbonne. Suivant la coutume, j’ai amené à Mme U. des cadeaux remis par la famille T. : parfums et bibelots. Un message troublant m’a été délivré par Mme U. : que Mr T. a toujours eu des problèmes très graves, et que sa famille était plutôt contente de le voir aller aussi bien depuis quelques années... Voilà une information dense et qui contredit l’inquiétude des institutions d’aide sociale sur la situation présente de la famille T. ... Information qui a été utilisée bien sûr par le groupe des thérapeutes à la consultation suivante. J’ai aussi compris à cette occasion la richesse des langues créoles : alors que je comprenais parfaitement les discours de Mr et Mme T. lors de leurs échanges en créole du Cap-Vert, très proche de la langue portugaise, la famille de Mme U. décidait ce que pouvais et ce que je ne pouvais pas comprendre... en changeant de « niveau de créole » en cas de besoin...
La dernière fois où je me suis rendu chez la famille T., alors que j’arrive devant leur immeuble, M. T. passe devant moi en marchant très vite! Il arrivait à faire un tour dans le quartier et à avoir une vie sociale avec ses voisins.
Le tag « le piskopat et le piskolog » n’avait toujours pas été effacé.

II-1.2. La famille V.
Mme V. a été suivie au Centre Georges Devereux pendant 4 ans, ce qui constitue certainement un record. Cap-verdienne de 40 ans, elle est adressée par l’assistante sociale de secteur : le devenir de ses enfants, Mamadou (10 ans) et Felicia (15 ans) interpelle les travailleurs sociaux. J’occupe dans ces consultations la place de médiateur. Place difficile s’il en est, car Mme V. se méfie des institutions et préfère se débrouiller seule. Elle ne formule aucune demande, parle très mal le français, prétend ne pas comprendre un mot de portugais, et n’avoir aucun souvenir du Cap-Vert. Elle apprécie néanmoins le soutien reçu... « elle, c’est mon mari », dit-elle en désignant son assistante sociale, avec un grand sourire.
Mme V. a vécu des événements douloureux qui ont toujours mis à mal ses plans d’avenir : la reconduite à la frontière du père de ses enfants, l’évacuation du squat où elle habitait, le décès brutal de son nouveau compagnon... ses enfants sont placés, une incompréhension totale semble s’être installée entre elle et eux.
Mme V. souffre de nombreux troubles médicaux, en particulier des aphtes et des mycoses aux lèvres et au sexe, récalcitrants à tous les traitements. Les consultations de psychologie sont parasitées par une longue litanie de plaintes physiques et de listes de médecins consultés, ainsi que par l’effroi d’une image récurrente et insoutenable: que sa fille soit violentée et décapitée, et que sa tête soit retrouvée flottant dans la Seine...
La responsable de la consultation d’ethnopsychiatrie, madame Marième Bâ-Sène, psychologue et docteur en psychologie, me demande alors d’accompagner Mme V. à ses consultations médicales, afin de faire le pont entre le monde médical institutionnel occidental, et le monde d’origine de Mme V. Je l’accompagne donc chez le médecin en ville, ainsi qu’à une consultation de gynécologie à l’hôpital. Les médecins semblent être habitués à la présence d’un « traducteur » et m’ont accepté comme tel.
L’exercice de la médiation dans ce milieu est particulièrement riche et ardu : la fermeture de la terminologie médicale et la rapidité inhérente aux consultations médicales sont incompatibles avec le temps nécessaire pour échanger sur les mots, sur les implicites du discours ou mettre en perspective les différents mondes en présence... En outre, la nécessité de créer un espace d’intimité autour du corps pendant un examen médical, à plus forte raison gynécologique, impose que le médiateur s’éloigne à certains moments et crée donc des ruptures dans la médiation.
Ces accompagnements « au chevet du médecin » amènent la thérapie à une nouvelle phase : Mme V. se met soudain à parler d’objets du Cap-Vert (le pilon, le « garrafao »...), de sa soeur restée au pays, et reconnait enfin « qu’évidemment qu’elle comprend le portugais !», avec un grand sourire. Spar ailleurs, ses problèmes de muqueuses disparaissent.
Je me rends à son domicile plusieurs mois plus tard, vers la fin de sa thérapie, en compagnie de son assistante sociale et de Mme Bâ-Sène. Nous cherchons à narcissicer Mme V. en cassant la barrière entre les mondes qu’elle nous présente dans son discours : celui de la pauvreté et de la précarité, et celui des « autres ». Mme V. habite dans une minuscule chambre d’un meublé, dont elle paie le loyer en heures de ménage. L’hôtel est propre, la chambre bien tenue. Mme V. semble très heureuse de nous voir, prend les mains de mes collègues et leur dit : « vous êtes toutes les deux mon mari ! ». La pudeur l’empêche probablement de faire de même avec moi... Elle nous promet, « pour la prochaine fois », de nous préparer une « cachupa », le plat typique du Cap-Vert...
Je n’ai jamais revu Mme V. et je n’ai toujours pas goûté la cachupa.

II-1.3. La famille Costa

C’est notre expérience clinique auprès de la famille Costa qui a donné corps à l’article « La contrainte du fossoyeur », co-écrit avec ma collègue Magali Molinié, et publié dans le numéro 5 de la revue « Ethnopsy ».
La famille Costa a été reçue au Centre Georges Devereux à la demande d’un conglomérat de services sociaux : l’assistante sociale de secteur, l’assistante sociale de l’école de l’enfant Carlos, 14 ans, et la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ). Deux mois auparavant, Carlos s’en est pris aux meubles de l’école dans un accès de colère, hurlant que la vie n’est pas juste, citant à plusieurs reprises le prénom de sa soeur aînée Barbara...
Barbara est décédée à l’âge de 8 ans, 10 ans auparavant, dans un accident de voiture, et dans des circonstances particulièrement traumatisantes pour la famille : son corps n’a été retrouvé que 7 jours plus tard, atrocement mutilé. Mr Costa, son père, a reconnu le corps et depuis, bouleversé par la douleur, ne peut communiquer sur sa fille : lorsque « le sujet » est abordé, il quitte simplement la pièce. De plus, l’enterrement n’a pu avoir lieu au village de Mme Costa pour des raisons administratives.
Des haines familiales se sont cristallisées autour du décès de Barbara : rivalité entre Mme Costa et sa mère, critiques autour de l’argent que Mme et Mr Costa ont reçu des assurances... Au vu des circonstances inouïes de l’accident, Mme Costa nourrit aussi l’espoir irrationnel qu’il y a eu une erreur sur l’identification du corps, et que Barbara peut réapparaitre à tout moment...

La responsable de consultation, Catherine Grandsard, me demande une médiation à domicile avant la première consultation pleinière, afin d’avoir des informations sur la situation présente de la famille. Elle me demande de ne pas solliciter les travailleurs sociaux, afin d’entrer en contact avec la famille avec l’esprit aussi vierge, aussi ouvert que possible.
Rétrospectivement, cela m’apparait comme une erreur majeure. Dans un contexte aussi lourd, socialement et psychologiquement, pourquoi le psychologue devrait-il se rendre la tâche encore plus difficile ? Pourquoi ne devrait-il pas bénéficier de la préparation la plus complète dans la perspective d’un entretien complexe ?
J’ai obtenu tout de même quelques informations sur les relations entre la famille et les institutions sociales, et elles m’ont semblé en déphasage avec les évènements qu’ont vécu les Costa. Cela m’a amené à penser que les travailleurs sociaux n’avaient pas une connaissance précise de la situation de la famille.

J’ai rencontré Mme Costa à son domicile en présence de l’assistante sociale de secteur et d’un éducateur de la PJJ. Les enfants Carlos (14 ans) et Helena (4 ans) étaient à l’école et Mr Costa à son travail ; Barbara, bien que décédée, était, elle, présente dans cette maison à chaque endroit, à chaque moment... Par ses photos, ses posters, sa chambre qui n’avait pas été modifiée depuis sa mort, ainsi que par les anecdotes et le discours de Mme Costa: « Elle est tout le temps à la maison, tout le temps avec moi. Elle me rend joyeuse. Parfois, juste par un sourire. Ma fille, c'est mon bonheur. »
Mme Costa me raconte librement sa vie et son vécu, en portugais. Les travailleurs sociaux, présents pendant les 2 heures de l’entretien, n’en perçoivent pas un mot. Et c’est heureux : elle me livre aussi 10 ans d’incompréhension profonde avec les services sociaux, leur reprochant de monter en épingle un accès de colère de son fils qui avait eu pour seule conséquence un bris de vitre, d’avoir intentionnellement trouvé un logement social pour sa soeur à 100 mètres de chez elle, rajoutant : « ma soeur est ma pire ennemie... après ma mère ! »... L’assistante sociale exprimera deux mois plus tard pendant une consultation, sa fierté d’avoir réussi à « dénicher un logement social pour la soeur de Mme Costa juste, mais alors vraiment juste à côté de celle-ci, malgré les faibles ressources de mon service et les difficultés de mon secteur ! J’estimais en effet que Mme Costa manquait de soutiens familiaux. » Les services sociaux sont parfois motivés par ces bonnes intentions dont l’enfer est pavé...

Ce premier, et unique, entretien à domicile a été particulièrement éprouvant : de par la violence du conflit non-déclaré avec les travailleurs sociaux pourtant présents, de par le côté morbide et pathologique d’un deuil non-réalisé et la présence massive de Barbara dans le discours mais aussi dans le lieu même... aussi de par l’étrangeté de cette enfant décédée dont le corps, exhumé 5 ans après son décès, ne montrait aucune trace de corruption... et par cette question lancinante, la seule qui intéresse la mère : « nous savons tous qu’elle est un ange, mais est-elle également une sainte ? » De ma place de psychologue, je n’ai évidemment aucune légitimité pour y répondre... Et en dehors de cette question, aucune, mais alors rigoureusement aucune demande n’émane de Mme Costa.
Plongé dans le décalage entre les travailleurs sociaux, Mme Costa, et mes pairs, j’ai ressenti, pour la première et seule fois de mon expérience professionnelle comme psychologue, la nécessité impérieuse d’une supervision.



II-2. Expérience Allô Psy
Allô Psy est une association de psychologues qui s’adresse en particulier à des patients oubliés des cadres psychothérapeutiques classiques, telles que les personnes qui ne peuvent se déplacer ou sont accueillies dans des institutions sans psychologue.
Je suis intervenu, dans le cadre d’Allô Psy, dans le soutien à deux agoraphobes : Mme A. et Mme F.

II-2.1. Mme F., agoraphobie ou phobie des psys ?
Je suis mis en contact avec Mlle F., fille de Mme F., très inquiète du comportement de sa mère : celle-ci ne sort plus depuis deux mois, a des crises d’angoisse quotidiennes, et refuse de voir qui que ce soit à l’exception de sa fille et parfois de son mari. Mlle F. avait pris un mois de congé pour rester avec sa mère, mais est retournée travailler sans qu’il y ait d’amélioration. Elle souhaite que sa mère voie un psy de toute urgence, ce que sa mère accepte lors de notre entretien téléphonique, explicitement mais à contre-coeur me semble-t-il.
Je me rends à domicile le lendemain. Mme F. ne répond pas à la sonnerie. J’appelle le domicile, pas de réponse. J’appelle le portable de Mlle F., qui après vérification me confirme que sa mère, qui est forcément à la maison, ne répond pas. Puis Mr F., mari de Mme F., me contacte et me demande de vérifier que la voiture familiale, qu’il me décrit, est toujours garée à sa place. Je vérifie : elle n’est plus là... il apparait donc que, bien qu’agoraphobe et cloîtrée depuis 2 mois, Mme F. est partie en voiture pour éviter de me rencontrer !
La phobie du psy a été plus forte que l’agoraphobie...

II-2.2. Mme A.,
Mme A. me présente une demande très mûre de psychothérapie à domicile. Elle souffre d’une grave crise d’agoraphobie et ne peut sortir de chez elle ; une première crise, bien moins intense et apparue deux ans auparavant, a été apaisée par un psychiatre comportementaliste qui l’avait reçue en consultation à l’hôpital.
Mme A. habite dans une cité HLM très dégradée, proche de vastes zones industrielles. A ma première visite à domicile, elle m’attend à sa fenêtre. Les mauvaises conditions de vie m’assaillent littéralement : les portes d’entrée sont défoncées, un seul ascenseur fonctionne, un passant me hèle pour me dissuader de le prendre (« il bloque sans arrêt »), les ordures à même les marches et les sacs poubelles abandonnés concurrencent l’odeur d’urine dans les escaliers. Mme A. ne peut peut-être pas sortir, mais moi je n’ai guère envie d’entrer...
Mme A. m’accueille avec ses 4 enfants et me reçoit dans le salon. Seul le petit dernier circule entre les pièces, ses soeurs respectent d’elles-mêmes l’espace de la thérapie. Mme A. coupe le son de la télé mais la laisse allumée, probablement pour occuper son fils pendant nos discussions.
Mme A. éprouve une forte angoisse à l’idée de sortir de chez elle et même de recevoir chez elle des personnes inconnues. Elle a dû quitter son travail à cause de cela, et sa vie sociale est réduite au strict cercle familial.
Mme A. me livre alors des pans de sa vie : la séparation de ses parents, la mort de sa mère, les fugues, la vie comme SDF, un viol, le mariage et le divorce, la mort d’un enfant... et les cauchemars, chaque nuit, depuis des années, où elle revit cette nuit d’épouvante : à 14 ans, seule dans la maison de son père alors que des cambrioleurs tentent d’en forcer les ouvertures, après avoir empoisonné le chien et coupé les câbles électriques et téléphoniques.
Il appartient au psychologue de contenir un tel torrent de souffrances. Un travail a pu commencer sur la relation de Mme A. à ses parents et à ses enfants, mais aussi directement sur ses peurs, en particulier sa peur d’être prise pour une folle. Le cadre, forcément flexible, requérait un supplément d’inventivité : par exemple, la distance à laquelle Mme A. arrivait à s’approcher de moi, personne extérieure à la maison et donc source d’angoisse, était toujours un élément pensé dans le cadre thérapeutique. Mme A. pouvait compter, pour ce parcours, sur son énergie à toute épreuve et sa foi dans un avenir qui ne pouvait être que meilleur...
Quelques semaines plus tard, dans l’impossibilité financière de continuer ses séances, le téléphone coupé pour impayés, isolée du monde institutionnel, Mme A. me demande de suspendre le travail psychothérapeutique. Nous n’avons depuis lors que des contacts téléphoniques très occasionnels. Un cadre institutionnel reste à construire, en France, pour les patients dans cette situation.

III- Amalia, fille de Mme X.

III-1. L’évolution de la situation familiale
Mme X. abandonne les traitements médicaux, hormis ceux de support et de confort, quelques mois avant que je sois contacté par le Pallium pour prendre en charge sa fille Amalia. Elle continue à recevoir des traitements du domaine des médecines douces, et communique ces données aux médecins. Son mari la soutient constamment, et tente de faire le lien entre le discours médical et les principes et concepts des traitements dits « alternatifs ». Il s’investit beaucoup, comme le reste de la famille, dans la compréhension des phénomènes physiologiques liés à la condition de son épouse.
L’état de Mme X. s’améliore graduellement au cours du temps, à la surprise et au grand contentement des professionnels qui l’entourent. Malgré des ennuis dûs à la fragilité de sa santé, elle prend de plus en plus d’autonomie et, à l’heure actuelle, arrive même à marcher en s’aidant de béquilles.
Amalia a plusieurs statuts dans la famille : fille, aidante, personne en souffrance, jeune femme indépendante... Un travail est réalisé, en particulier, sur sa place dans la famille, en lien avec la question de l’autonomie, et sur « l’héritage » des valeurs familiales. Elle quitte le domicile de ses parents en juillet 2006 et emmenage avec sa soeur, dans un appartement très proche du domicile de ses parents.

III-2. La demande et le mandat
Je me rends au domicile de Amalia mandaté par une institution, le Pallium. La question du retour, du « compte-rendu » se pose obligatoirement, fut-ce pour déclarer qu’elle n’est pas pertinente dans ce cas précis. La charte du réseau le Pallium spécifie que « tout en respectant le secret professionnel, (le psychologue clinicien) fournit à l’équipe en place les informations importantes pour une bonne prise en charge du patient, lorsque cela s’avère nécessaire. »
Je joue auprès de Mme X., mère de Amalia et « objet » de l’attention du Pallium, un rôle périphérique : je n’agis sur elle que par « effet de bord » (les quelques minutes que je passe avec elle lorsque je la salue) ou par « effet collatéral » (par les effets indirects de mon action sur sa fille) ; je n’ai donc pas, a priori, de relation avec le reste de l’équipe soignante. Mon retour vers l’institution qui me mandate se limite à des discussions avec Anne Belgram, qui lui permettent de prendre des décisions concernant la coordination des interventions des psychologues auprès de la famille de Mme X. Je participe également à la réunion annuelle de synthèse des psychologues membres du réseau le Pallium.

III-3. Spécificités de l’intervention en soins palliatifs
L’intervention à domicile dans le cadre du soin palliatif a ses spécificités : la présence d’un « mourant » ou désigné comme tel, les équipements médicaux (lit, déambulateur, stock de médicaments...), l’ « odeur d’hôpital », les aidants professionnels, la famille et parfois les amis et les voisins...
Je n’oublie pas, bien sûr, les difficultés pour un psychologue de plonger dans un contexte où un « indicible », la mort, est omniprésent ; cet indicible qui enrichit de fantasmes et représentations une situation familiale et personnelle toujours fort complexe. Quand je parle à mes pairs de ma pratique clinique pour le réseau le Pallium, une remarque revient souvent : « ça doit être très dur ».
Je ressens exactement le contraire : les consultations chez Amalia sont particulièrement revigorantes. Cas rare dans l’univers de mes patients, Amalia et Mme X. verbalisent à quel point elles apprécient mon soutien – point important s’il en est, non seulement pour satisfaire mon égo, mais aussi parce qu’il traduit qu’un soutien explicite à un membre de la famille a aussi un effet sur la personne objet des soins palliatifs. Un effet secondaire ou principal ?
En outre, la santé globale de Mme X. semble s’améliorer au fil du temps, ce qui est inexplicable pour le monde médical mais soulage, en soi, la souffrance psychique de la famille – et allège, à n’en pas douter, la tâche du psychologue.


III-4. Le dispositif psychothérapeutique

Les séances sont bimensuelles, les honoraires sont réglés directement par le Pallium. Conformément aux usages, des frais de déplacement sont négociés avec Amalia Elle les règle par chèque à chaque séance, et après son déménagement une séance sur deux. Les transports en commun sont peu denses dans le lieu d’habitation de Amalia et contraignent à l’utilisation du véhicule personnel.

Les membres de la famille respectent la confidentialité de l’entretien : Amalia n’est pas dérangée, les portes restent fermées, les appels téléphoniques et les visiteurs inattendus sont rares.
La rigueur des mœurs au sein des coreligionnaires de Amalia et sa situation sentimentale personnelle l’amènent à éviter radicalement toute ambiguïté lors de nos entretiens : les personnes extérieures ne doivent pas imaginer qu’elle « fréquente quelqu’un » alors que son divorce n’a pas abouti. Cela a des conséquences même sur la topologie du dispositif de soins ! Ainsi, lors de l’entretien qui s’est déroulé dans une chambre à l’étage, Amalia laisse la porte entrouverte ; après son déménagement, Amalia me demande de continuer à la rencontrer chez ses parents afin que ses nouveaux voisins de pallier (qui par coïncidence sont aussi témoins de Jéhovah !) ne puissent laisser libre cours à leur imagination alors qu’elle reçoit seule un homme pendant une heure...

Le travail réalisé autour de l’autonomie (par rapport à ses parents, ses amis, ses coreligionnaires) intègre bien entendu cette contrainte sociale que Amalia s’impose.
Quelques mois après son déménagement, elle me reçoit chez elle, en présence de sa sœur ; puis alors qu’elle est seule chez elle. « Et puis il n’ont qu’à penser ce qu’ils veulent, je m’en fiche ! »

Un enchaînement d’événements (sorte de « procédure » mise peu à peu en place lors de la maturation du cadre psychothérapeutique) marque chaque entretien :Je suis accueilli par Amalia, toujours avec le sourire,Amalia va à la cuisine et me prépare un café,je vais alors prendre des nouvelles de sa mère et discuter quelques minutes avec celle-ci dans le salon,je salue les autres personnes présentes au RDC de la maison, une fois le café prêt je m’installe avec Amalia dans une pièce adéquate (le bureau de son père, la cuisine, et une fois une chambre à l’étage),je bois le café tout au long de l’entretien ; la dernière gorgée correspond à la phrase de clôture « nous allons arrêter là »je salue les Amalia me raccompagne à la porte, en me demandant d’embrasser mon fils de sa part, je ne manque jamais d’en parler à mon fils de 6 ans, et cela semble le rendre joyeux à chaque fois.

III-5. Le rôle du psychologue
De nombreuses études en psychologie s’activent à trouver des éléments invariables dans les diverses psychothérapies : la place de tiers non-jugeant ; la capacité à encaisser et traiter les émotions et les pensées les plus violentes et dérangeantes ; une forme de bienveillance…
La place du psychologue est fonction d’un ensemble de pratiques et de théories appliquées à une relation interpersonnelle forcément complexe et unique.
Dans le cas d’Amalia, je peux mettre en avant plusieurs spécificités dans le travail clinique:l’introduction d’idées nouvelles.Ça a surtout été le cas dans les premiers entretiens ; cela a permis de déloger des pensées figées, notamment dans le domaine des relations intergénérationnelles. Certaines prises de conscience ont surgi pendant ces premières séances, menant à une évolution personnelle très rapide. Cette dynamique a été explicitée par Amalia, et constatée par une de ses amies, psychologue, et dont elle m’a rapporté les propos encourageants.

Un positionnement de « tiers comprenant »Le psychologue doit évidemment toujours comprendre le discours de son interlocuteur, d’autant plus qu’il dispose, de par sa formation et son parcours, d’outils langagiers pour l’explorer. Mais les deux interlocuteurs ne partagent pas toujours des savoirs communs dans tous les domaines,; je peux prendre pour exemple le cas de mes collègues qui ont la plus grande difficulté à comprendre, en peu de mots, les enjeux d’une situation de travail d’un cadre dans une entreprise multinationale.
Mon vécu d’ex-malade ainsi que mon expérience auprès de personnes en fin de vie m’amène à entendre les conséquences logiques d’un événement du cours d’une maladie telle que le cancer : les hospitalisations nécessaires, les analyses douloureuses, les précautions qu’il faudra prendre pour éviter les infections opportunistes post-chimio… De la même façon, il est inutile pour Amalia de parler longuement de l’opacité du discours médical et de la disqualification par les médecins de toute théorie explicative extérieure au système bio-physiologique : je connais beaucoup d’exemples précis de ces fonctionnements, sans pour autant les généraliser à l’ensemble de la profession médicale. Le savoir sur la vécu de la maladie est un savoir partagé entre la famille X. et moi-même : il peut être communiqué avec peu de mots. Je pense que cela a beaucoup joué dans l’établissement de la relation thérapeutique avec Amalia, et bien sûr avec Mme X. Comprendre les détails les plus fins avec une économie de paroles, appréhender les implicites de communication sur le vécu de la personne cancéreuse, tout en maintenant une différenciation nécessaire à la relation thérapeutique (i.e. sans rentrer dans les mécanismes d’identification ou de projection), est ce que j’appelle la position de « tiers comprenant ».

Une ressource à dispositionAmalia recherche des réponses à ses nombreux questionnements auprès de toutes les sources disponibles : ses sœurs, ses parents, ses amis, les livres sur le développement personnel… et son psy ! Bien sûr, on peut ranger cette facette de l’activité du psychologue dans les catégories du « conseil » ou de la didactique ; elle n’en n’est pas moins importante. Amalia m’a posé, par exemple, des questions précises sur le fonctionnement des relations sociales : « quelle est la meilleure manière de répondre à tel mail ? »

III-6. Deux temps forts de la thérapie

III-6.1. Des informations personnelles
A un moment de la thérapie, alors que la famille traversait une phase de relative stabilité et où la relation entre Amalia et ses parents semblait particulièrement insatisfaisante, j’ai renversé le cadre de mon intervention en m’adressant directement à Mme X. J’ai fait en quelque sorte un pari : que Mme X. communiquerait à sa fille sur les informations que j’allais lui donner, et que cela leur permettrait d’échanger à un même niveau, en dehors du cadre d’une discussion mère-fille. J’ai tablé sur l’amélioration de la relation entre elles, et aussi sur l’installation d’une nouvelle dynamique dans la relation avec Amalia.
A la fin de la consultation, j’ai salué Mme X. et je suis resté quelques minutes avec elle. Je lui ai livré des informations parfois considérées comme « personnelles » : que j’avais moi aussi lutté contre le cancer, que j’étais resté allongé sur un lit d’hôpital pendant 6 mois et que je savais le malaise à avoir des muscles atrophiés...
Je considère ces informations-là, et plus généralement l’ensemble de mon parcours de psychologue, comme des informations publiques. En effet, plusieurs écrits disponibles au public y font référence, y compris mes mémoires de maîtrise et DEA de psychologie, consultables à l’Université Paris 8. Je considère toutes ces données comme des outils cliniques : il est évidemment hors de question, pour des questions d’éthique mais aussi tout simplement d’utilité thérapeutique, d’en faire état sur un mode exhibitionniste.
A la consultation suivante, Amalia me dira : « ça faisait longtemps que je voulais vous demander si vous aviez déjà été confronté au cancer, mais je n’osais pas. »

III-6.2. Un rêve
En septembre 2006, la famille X. est venue me voir dans un rêve... Le scénario du rêve est tout à fait absurde, mais il regroupe divers éléments et personnes qui sont partie prenante de mon engagement dans la psychologie, en les mêlant aux problématiques rencontrées dans ce suivi : ma connaissance des églises évangéliques, ma lutte contre le cancer, mes migrations...
Je me suis dit qu’il était temps de partager mon vécu en écrivant cet article...


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