La contrainte du fossoyeur
Transformer un patient en cas
Un psychologue à domicile
Rituels et soutien psychologique
Compte-rendu recherches psy

Médiation




Interventions à domicile pour le Pallium - les rituels à l’oeuvre dans le soutien psychologique de Mlle A.


Arthur Da Silva, psychologue clinicien.
Ecrit en mai 2007 dans le cadre de « l’atelier d’écriture psy » du Groupement de Coopération Sanitaire le Pallium.

Lorsqu’un psy reçoit un patient dans son cabinet, il est en “terrain connu”: avec ses théories, son expérience, sa sensibilité esthétique, et ses contraintes professionnelles, il a construit dans ce lieu un dispositif psychothérapeutique qui correspond à sa façon d’entrer en relation avec ses patients et d’agir sur eux.
Ce milieu, cet environnement où il est immergé dans sa pratique est perçu comme “neutre” par le psy: il ne le distrait pas et il est en grande partie sous son contrôle. En bref, son cabinet est un outil efficace, prolongement du professionnel-psy et partie intégrante de sa pratique. En contrepartie, il s’agit pour le patient d’un milieu inconnu, hors du quotidien, dans lequel il doit trouver sa place au cours de la thérapie.
Lors des interventions à domicile, le dispositif dans lequel le psy et le patient se rencontrent n’a aucune de ces caractéristiques: la maison est un lieu en partie ouvert, le facteur, la famille, les voisins, les autres intervenants du domaine de la santé peuvent téléphoner ou sonner à tout moment; la télévision ou la radio peuvent être allumés à l’arrivée du psy; certaines activités ancrées dans le quotidien peuvent surgir lors de l’entretien: allumer une cigarette, grignoter, se servir une boisson...

Néanmoins, comme lors d’une psychothérapie en cabinet, des règles sont précisées, parfois explicitement et parfois implicitement, des processus sont mis en oeuvre, des rituels se mettent en place, et aboutissent à un modus vivendi entre les acteurs. C’est au moins en partie par l’établissement de ces manières d’être et d’agir que le cadre que le psy “transporte” avec lui, s’actualise au domicile du patient et permet un véritable travail thérapeutique.

En octobre 2005, Mme A. est prise en charge par les équipes du Pallium, suite à un cancer des os. Un mois plus tard, le Pallium me mandate pour suivre sa fille de 26 ans, qui vit avec elle; la prise en charge au cabinet est impossible, du fait de la distance géographique, et j’interviens donc naturellement au domicile familial. Cette première phase de la prise en charge psychothérapeutique dure 6 mois.
La maison est constituée au rez-de-chaussée d’une cuisine, d’un bureau et d’un grand salon; et à l’étage de plusieurs chambres. Une partie du salon est aménagée pour recevoir le lit médical de Mme A. en dehors de ses périodes d’hospitalisation.
Lorsque j’arrive à domicile, c’est toujours Mlle A. qui m’ouvre la porte et m’accueille, puis part dans la cuisine préparer du café et du thé. Je salue alors les autres personnes présentes, et m’entretiens quelques minutes avec sa mère. Lorsque Mlle A. est seule, nous discutons quelques instants de choses banales, sans visée thérapeutique, comme une façon de renouer le contact. Lorsque les boissons sont prêtes, Mlle A. me propose un endroit pour nous asseoir, le plus souvent autour de la table de la cuisine, parfois dans le bureau, plus isolé. Elle demande alors à sa mère: “maman, tu n’as besoin de rien?”, “non”. Elle ferme alors les portes et c’est seulement à partir de ce moment-là que l’entretien psychothérapeutique commence.
Il se déroule “comme au cabinet”, à la différence que des interruptions peuvent se produire à tout instant: une soeur qui ignorait ma présence et rentre dans la cuisine, un voisin qui sonne... Mais le cadre de la consultation est généralement respecté par Mlle A. et par son entourage.
Lorsque je déclare que l’entretien est terminé, Mlle A. se lève et va chercher son agenda. Il s’agit, à n’en pas douter, d’un rituel d’importance qui marque le passage à une autre phase: Mlle A. pourrait préparer son agenda dès avant mon arrivée, et l’avoir avec elle, et n’en fait rien. A partir de ce moment, nos échanges deviennent “techniques”: planification de la prochaine séance, point sur le règlement des frais de déplacement... Mlle A. me reconduit à la porte, me salue et me demande de transmettre son salut à ma famille.

Une fois, Mme A. est installée dans le salon, son mari ainsi que plusieurs membres de la famille sont présents à la maison: aucune pièce du rez-de-chaussée n’est libre. Mlle A. me propose alors de nous installer dans sa chambre, à l’étage. Elle pose une condition non-négociable: la porte doit rester ouverte, sa culture lui interdit de s’enfermer dans une chambre avec un homme autre que son mari. Ce jour-là nous baissons spontanément le ton de nos voix pour maintenir la confidentialité des entretiens.
A une autre occasion, elle est seule à la maison et me dit qu’elle aimerait s’installer, pour la séance, sur le rocking-chair, “comme elle aimait faire quand elle était plus jeune”. Je m’installe sur un fauteuil pendant que Mlle A. ferme les volets. La séance se déroule dans une semi-pénombre, alors que Mlle A. se balance doucement. Pour respecter cette ambiance calme et austère, où une régression est mise en paroles et en actes, je baisse là encore le ton de ma voix.

A l’issue de ces 6 premiers mois de prise en charge, Mlle A. s’installe dans un appartement situé à 2 km de la maison de ses parents. Elle continue néanmoins à me recevoir chez ses parents les 3 mois suivants pour des raisons pratiques mais aussi culturelles: le “qu’en dira-t-on” l’inquiète à l’idée de recevoir un homme chez elle, fût-il un psychologue dûment enregistré au fichier ADELI et mandaté par le Pallium! C’est seulement à partir de septembre 2006 que nos entretiens ont lieu chez elle: “oh, ils peuvent bien penser ce qu’ils veulent, après tout, je m’en f...!” Entre-temps, nous avons largement travaillé les problématiques liées à l’autonomie...
Il a fallu construire à nouveau les rituels dans ce nouveau cadre topographique. La première phase, celle de l’accueil et de la préparation du café, se révèle immuable, “facteur de continuité” entre ces deux lieux. Pendant ces moments, nous discutons quelques minutes de l’évolution de la décoration de son appartement et de son installation dans son nouveau quartier.
Une fois les boissons prêtes (“toujours sans sucre, n’est-ce pas?”), Mlle A. ferme les portes du salon, et nous nous asseyons autour de la grande table à manger. L’entretien psychothérapeutique peut alors commencer.
Et lorsque je déclare que l’entretien est terminé, Mlle A. se lève et va chercher son agenda...


contact statuts mentions légales